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Pour sortir de la crise, il faut repenser nos objectifs

Jarrett Walker

Au cours des trois derniers mois, les gestionnaires du transport collectif ont dû réinventer l’ensemble de leurs activités. Ils ont dû apprendre rapidement, prendre des décisions rapides, suivre l’évolution rapide des conseils médicaux et orchestrer un changement immense dans les attentes, et ce, tout en tombant d’une falaise. Ne mâchons pas nos mots : nous vivons des heures sombres, mais celles-ci présentent toujours des occasions de sortir de la crise pour vivre dans un monde meilleur.

De nombreuses personnes m’ont demandé de faire des prévisions sur le rétablissement. Comme tous ceux qui suivent de près les enjeux, je n’en ai aucune idée. Nous assistons à un événement de type « cygne noir », un virage soudain en épingle dans le cours de l’histoire. Aucun événement récent ne nous donne une idée de ce qui se passe de l’autre côté. Il est inutile d’effectuer des prévisions avec un quelconque degré de précision.

Pourtant, une grande partie de nos activités sont justifiées par des prévisions. Lorsque j’aide une ville à restructurer son réseau de transport collectif, je dois prévoir l’achalandage qui en découlera. (Est-ce que quelqu’un a prévu l’achalandage d’avril en décembre dernier ?)  Fait encore plus inquiétant, de nombreux projets, surtout les autoroutes urbaines, reposent sur des estimations de la demande de déplacements de pointe future. Si de nombreuses personnes ne retournent jamais au bureau, tous ces projets seront-ils pertinents ? De nombreuses certitudes ne sont plus si sûres.

Mais même si nous ne connaissons pas l’avenir, nous avons quelque chose de mieux : nous avons des valeurs et des objectifs. Ceux-ci proviennent de la collectivité que nous servons, comme l’ont exprimé ses dirigeants élus, ainsi que de nos propres convictions. Dans l’ancien monde de 2019 et avant, les prévisions servaient parfois à éviter une discussion au sujet des valeurs. Vous avez peut-être entendu quelqu’un affirmer que « les prévisions de circulation indiquent que nous devons élargir l’autoroute ». Ce type d’énoncé omet une étape cruciale : que tentons-nous de réaliser pour notre collectivité et quels objectifs importants ce projet pourrait-il compromettre ?

Pour raconter l’histoire du transport collectif dans ce nouveau monde, nous devrons réfléchir aux objectifs plus clairement que jamais et en discuter plus ouvertement dans nos collectivités et à tous les ordres de gouvernement. 

De toute évidence, l’achalandage n’est plus la principale mesure de notre réussite. Les journalistes me posent souvent des questions sur les tendances en matière d’achalandage comme s’ils mesuraient « le rendement des organismes de transport collectif ». Une baisse de 70 % de l’achalandage cette année ne signifie toutefois pas que nous sommes soudainement moins compétents ou moins performants de 70 %. L’achalandage a toujours augmenté et diminué pour de nombreuses raisons, et nos collectivités ont d’autres objectifs que l’achalandage ne mesure vraiment pas. 

Dans les grandes villes, par exemple, il sera mathématiquement impossible de reprendre l’achalandage avant la crise tant que nous n’avons plus besoin de respecter l’éloignement physique, et personne ne sait combien de temps cela durera. C’est pourquoi certaines villes investissent énormément dans l’infrastructure piétonne et cyclable pour s’assurer qu’il existe encore de bonnes solutions de rechange à la voiture. 

Si un plus grand nombre de personnes travaillaient à la maison en permanence et que nous avions besoin d’effectuer un moins grand nombre de ces déplacements, notre achalandage pourrait diminuer, mais notre efficacité pourrait augmenter. Nous pourrions être en mesure d’offrir un meilleur service toute la journée, toute la semaine et même toute la nuit, ce qui est essentiel pour divers déplacements et surtout pour les personnes à faible revenu. C’est là pure supposition, mais nous savons que l’achalandage n’évalue pas toutes ces possibilités. 

Pendant ce temps, la crise a révélé un nouvel argument solide pour le transport collectif, un argument que nous devrions exposer à quiconque veut nous juger au sujet de l’achalandage. Le transport collectif a continué de traverser la crise en tant que service essentiel, en soutenant les personnes qui travaillent dans les hôpitaux, les épiceries et les services publics. Ces personnes essentiellement à faible revenu seraient généralement appelées des personnes « dépendantes du transport collectif ». Mais ce sont elles qui tiennent la civilisation ensemble en ce moment, alors nous sommes tous « dépendants du transport collectif » dans ce sens. 

De plus, cela a toujours été vrai. Les usagers du transport collectif ont toujours fait partie du fonctionnement de base de nos villes. La mesure de ce rôle uniquement en fonction de l’achalandage reviendrait à mesurer le succès de la police en fonction du nombre d’arrestations effectuées. L’objectif de la police est de fournir un niveau de sécurité de base sur lequel les gens peuvent compter. L’objectif du transport collectif est de faire de même pour la mobilité urbaine. Le transport collectif permet aux gens de se rendre à des endroits, et donc de faire des activités, d’une manière qui n’est pas aussi nuisible ou coûteuse que l’utilisation de l’automobile. 

L’avenir du financement exigera de nouvelles discussions sur les objectifs. L’achalandage est important, et bien d’autres choses aussi, mais ne perdons jamais de vue ce que cette crise nous apprend. Sans transport collectif, les villes ne fonctionnent pour personne.   

 

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